L’exceptionnelle vie de Gerardo

La vie de Gerardo-Une

Parmi les multiples rencontres enrichissantes que nous avons déjà eu la chance de faire au cours de notre voyage, celle d’un homme nous a particulièrement marqués…

A trente-huit ans, Gerardo est père de quatre enfants et grand-père, ce qui en soit est déjà exceptionnel à nos yeux d’européens qui ne sont parfois même pas parents à cet âge là. Ce négociant achète de l’artisanat dans le Chiapas et le nord du Guatemala, qu’il revend ensuite plus ou moins légalement aux Etats-Unis. Plutôt moins que plus, d’ailleurs. Ce qui est aussi assez exceptionnel à nos yeux d’européens qui hésitons à ramener une paire de lunettes de soleil de contrebande de nos voyages à l’autre bout du monde. Mais Gerardo préférait avant, avant les attentats du 11 septembre, quand il était encore possible de franchir la rivière qui marque la frontière mexico-américaine à la nage, avant que les gringos ne se mettent à tirer à vue sur tout ce qui tente de traverser illégalement. Ce qui est là encore assez exceptionnel, convenons-en, mais nous y reviendrons en temps voulu. Car là ne s’arrêtent pas, loin de là, les exceptions qui ont marqué la vie de Gerardo à nos yeux d’européens.

Gerardo a commencé à travailler à six ans, à se droguer avant huit, et a intégré l’armée à quatorze. A six ans donc, il travaillait dans les plantations de cannabis. Outre à entretenir les champs, son travail consistait à acheminer les paquets d’herbe séchée de la vallée encaissée et quasi impossible d’accès où elle est cultivée vers un lieu mieux desservi, où des véhicules attendaient pour convoyer le chargement vers tout le pays et au-delà. Pour cela, il fallait franchir une succession de cols et de vals, le tout en courant et sans chaussures. A cette époque, l’époque d’avant les téléphones portables, des guetteurs postés tout au long du chemin imitaient certains oiseaux pour prévenir les livreurs de l’arrivée de la police. Livreurs qui s’égaillaient alors dans la campagne comme les passereaux dont on imitait le cri pour les prévenir. C’était un travail difficile pour le jeune Gerardo, mais il était alors protégé par la communauté dans laquelle il vivait. Et les joints ne se payaient pas.

Un peu plus tard, Gerardo a commencé à se défoncer sérieusement. Aux solvants. Comme une infime partie (heureusement) de notre jeunesse européenne me direz-vous, mais la nôtre commence (heureusement) généralement après huit ans. Pour s’adonner à cette activité peu onéreuse, il suffit d’un sac plastique et d’un tube de colle à cinq pesos. Vous en versez un peu dans le sac, vous respirez profondément, ôtant à chaque inspirations quelques semaines si ce n’est plus à votre espérance de vie, et vous avez devant vous une journée passée à planer et à halluciner. A la différence de Gerardo, les enfants européens qui succombent à cette drogue ont généralement un toit, aussi malsain et violent soit-il, sous lequel se réfugier le soir. Mais comme Gerardo n’en disposait pas, il vivait avec ses camarades dans un cimetière. Pour établir votre couche dans un cimetière, identifiez les tombes qui ne sont plus fleuries depuis quelques années, celles qui sont les plus délabrées. Excavez les cercueils et vous vous retrouvez avec un lit protégé de la pluie. La version haut de gamme consiste à faire de même dans un caveau familial, bien plus spacieux.

A quatorze ans, Gerardo s’était fait serrer tellement de fois qu’il n’avait plus le choix qu’entre la prison et l’armée. Il a choisi cette dernière solution. Il faut voir son regard s’illuminer quand il vous en parle ! La nourriture, l’hébergement et plus de weed qu’il n’en avait jamais fumé, sans craindre les représailles de surcroît !

Après ces bienheureuses années militaires, Gerardo a commencé à faire le passeur de drogues aux Etats-Unis. La technique était alors simplissime. Une ou deux chambres à air surgonflées, une planche de bois chargée des paquets au-dessus, et on nage mi-poussant mi-tirant pour traverser la rivière.  Mais comme je l’ai dit, les choses se sont compliquées depuis 2001. Désormais, il faut être puissamment motorisé pour espérer franchir sans dommage la démarcation entre les deux pays. Le truc réside à présent dans la mise en place d’un tremplin de fortune sur la rive mexicaine. Une voiture préalablement chargée prend le plus d’élan possible, fait rugir tous ses chevaux et prie pour que son envol la mène sur l’autre rive et non pas au milieu des flots. La possibilité d’un atterrissage sur le toit n’est pas exclue non plus. Une fois proprement rétabli de l’autre côté, il s’agit de redémarrer au plus vite si l’on veut espérer esquiver les rencontres fâcheuses, comme avec une balle de mitraillette par exemple.

Finalement, la reconversion de Gerardo dans la contrebande d’artisanat est relativement inoffensive et sa vie n’a plus grand-chose d’exceptionnellement dur. Quand on l’a rencontré, il attendait que son plus grand fils sorte de prison pour relancer son business mis à l’arrêt depuis que son associée, sa femme, l’a quitté après s’être rendu compte qu’il la trompait. Le cœur sur la main et l’estomac toujours prêt pour une nouvelle douceur, il nous a ouvert toutes grandes les portes de sa voiture pour nous faire visiter quelques lieux exceptionnels de la région et laissé apercevoir sans misérabilisme quelques pans de sa vie, toujours armé de son doux sourire et de sa bonne humeur.

Mais la vie de Gerardo, qui nous paraît si extraordinaire, n’a rien d’exceptionnelle pour les mexicains très pauvres et orphelins (comme il l’est certainement) qui doivent magouiller toute leur vie pour s’en sortir. Ce qui est exceptionnel, c’est qu’il s’en soit si bien sorti et que nous ayons eu la chance de partager quelques jours avec lui.

2 commentaires sur “L’exceptionnelle vie de Gerardo

    • Ça commence à rentrer ouais ! Mais c’est plus facile de comprendre que d’argumenter longuement…

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