Roch, Roi de la plage

Roch

Coco ! Coco ! Coco !

Mais tu vas me la lancer oui ? Tu ne la vois pas là ? Regarde, je la pousse vers toi… Alleeez ! Non ! Le fourbe, le sans cœur… La regarder, puis s’en détourner. Oui, il se penche vers elle ! Non, non, non ! C’était pour mieux se relever. Il s’en va. Mais heu… Ma noix de coco, ça te coûtait rien de me la lancer au moins une fois ! Ouaf, ouaf ! Je t’aboie pour la peine. Bon, je vais aller noyer ma déception dans les vagues. C’est bien aussi l’océan. A peu près mille fois moins qu’un lancer de coco, c’est sûr, mais toujours mieux que de rouiller sur cette plage quand il n’y a même pas un autre chien à tyranniser alentour. Et puis il y a quand même quelques touristes pour m’ébrouer dessus quand je sortirai de l’eau. Mais c’est frustrant quand même. Je suis Roch, Roi de la plage, et le maître a l’outrecuidance de préférer sa planche de surf au jet précis et ciblé de noix de coco pour servir le plaisir du Roi. Bien sûr je peux passer des heures à jouer avec tout seul, en bavant dessus, en les croquant, les mâchant, les déchiquetant, les poussant avec ma truffe (bien que cette technique ait le désagrément certain de me mettre du sable plein le nez ; vu comme je détrempe la coco avec ma bave, elle se retrouve toute recouverte par une pellicule de grains qui s’infiltrent partout). Bon, je vais tenter ma chance avec les touristes. Choisir la plus grosse de la plage… Là ; une énorme, ronde, fraîche… Parfaite. Merde, je n’arrive même pas à la serrer enter mes crocs. Il me faut une prise. Par la base de la queue. C’est traditionnellement pas là que je parviens à les attaquer. Haha ! Je le savais ! Une bonne prise. Remerde. Elle est trop lourde, je n’arrive pas à la soulever. Allez Roch, Roi de la plage, Pourfendeur de crabes, Eradiqueur de bernard-l’hermite, Seigneur des cocotiers, Terreurs des chiens, Exterminateur de chats (à propos de chats, j’en ai une bien bonne à vous raconter, qui illustre bien le fossé infranchissable qui sépare ces idiots du bon sens canin). Allez Roch, tu peux la porter ! Il te faut une meilleure prise. Une petite anfractuosité par la droite là. Je peux faire contrepoids facile. Hiii ! Trop cool, ça marche ! Seconde étape, on vise les touristes. En espérant qu’ils ne m’en veuillent pas trop de l’ébrouage de proximité de tout à l’heure. Mais c’était une manœuvre efficace. Ils vont sentir mon odeur pour deux jours au moins, pas un autre clébard n’osera les approcher. Je les ai marqués « propriété de Roch » aussi clairement que si je leur avais passé un collier au cou.

Donc, approche furtive par la droite. Ils m’ont repéré. On s’installe discrètement à deux centimètres d’eux, et on halète abondamment en bavant tout autant. Ainsi, on se fait remarquer tant visuellement qu’olfactivement et bruyamment. Un coup d’œil à leur intention suivi d’un petit couinement sur la coco. Quand j’étais un jeune chiot ça marchait à tous les coups. Maintenant le ratio est un peu plus faible mais ça fait toujours son petit effet. Ha voyez, ça réagit. Mais non, n’essaie pas de ma caresser, tu vois bien que je suis tout poisseux tout humide (c’est vrai que je suis aussi le plus beau, je te comprends), mais c’est la coco que je veux moi ! Bien, le mâle réagit. Il essaie de me la prendre, le moment le plus difficile. T’as beau savoir que c’est pour toi qu’ils le font, de bas instincts primaires te poussent toujours à grogner et montrer les dents pour protéger ton bien. Voilà j’ai lâché (un litre de bave dessus). Je n’ai jamais compris pourquoi les humains, qui sont pourtant parfois de bons lanceurs, ne saisissent pas toute la subtilité du concept du jeté de coco, mais j’ai bien compris qu’ils le faisaient pour mon plaisir à moi. Parce que je suis le Roi. J’espère qu’ils sera adroit celui-là. M’a tout l’air d’un bon client. Réactif, pas dégoûté par la bave, nickel.  Il arme son bras… Il lance. Yeah ! Un bon lancer à vingt mètres, sans la coincer entre deux bûches de bois, pas sur la pente trop forte de la marée descendante et qui la fait rouler dans l’eau…. Go !  La plus belle sensation du monde, le sable qui te glisse entre les coussinets quand tu cours après une coco. Le kif ultime. Ultimissime (parce que je vous la traduis en français mais je suis un chien hispanophone tout  de même). Je suis dessus ! Maintenant il s’agit de ne pas perdre de sa superbe en échouant à la reprendre en gueule. Et ça se présente mal, la bonne prise est côté sable. Un coup de truffe bien placé, et hop on la retourne. Et on choppe. Rhoo, j’ai du sable qui me descend dans la gorge. Ne pas s’étouffer, ne pas lâcher, ne pas s’humilier. Ca y est, retour au point de départ. Si je lui dépose sur le pied, comme ça, il pourra pas faire style il sait pas. Il fait style. Qu’est-ce qu’il a à mater avec l’air benêt comme ça ? Mais c’est pas vrai ! Un con de chat !

Tiens d’ailleurs ça me rappelle cette histoire que j’évoquais tout à l’heure. Je peux peut-être vous la raconter d’ici à ce qu’il me relance mon graal. Ca vous intéresse ? Bon, allons-y. C’est que quand je suis arrivé dans mon nouveau foyer, pas plus haut qu’une coco, il y a avait déjà sur place une bête malfaisante, suffisante et imbue de tous ses vilains poils. Incapable de courir après une coco et qui se prenait pourtant pour le Roi (alors que le Roi c’est moi). Bref, plein de bonne volonté, je vais pour jouer avec lui. Ni une ni deux, je lui ramène une mini-coco et je lui lance dans les pattes bien gentiment. Et là, ce naze se la joue grande dame outrée, genre héritier d’une des quatorze familles régnantes du pays, et part d’un phénoménal miaulement indigné qu’il accompagne d’un coup de ses satanées griffes. Bien appliqué (ça sait au moins viser ces trucs-là), direct sur la truffe. J’en porte d’ailleurs toujours la cicatrice, regardez, témoignage constant de la bassesse de la bête (même si je dois avouer en toute humilité qu’elle me donne un petit côté mara qui n’enlève rien au charisme de mon corps svelte et musclé).

Ha, attendez, instant coco. Merci touriste !  D’autant que des labradors importuns se sont ramenés et qu’ils pourraient oser tenter de me la piquer. Je vais les grogner au passage ça les calmera. Le labrador est bête et peureux. Il ne pense qu’à baver et à agiter la queue stupidement. Alors que moi je bave toujours  à bon escient, histoire de lubrifier ma coco.

Donc, reprenons. Dès lors que cet affront me fut souffleté, soit une heure à peine après mon arrivée céans, l’équation était posée. Un chat plus un chient égalent deux opposées qui se repoussent toujours. On m’a parlé d’une histoire d’aimants qui pourrait illustrer le truc mais je…

Coco ! Ouaiiiis ! Tiens, c’est bizarre. Je veux bien que les tempêtes de ces derniers jours associées à la pleine lune façonnent une marée particulièrement importante mais ça recule sec là, quand même.

Ennemis à la vie à la mort, les dés étaient joués d’avance. Nous avons passé des mois à nous intimider mutuellement, à nous attaquer au moindre prétexte, à nous ignorer en présence du maître. C’était facile pour lui, au début. Plus grand, plus gros, plus rapide, plus expérimenté (mais beaucoup moins beau, n’ayons pas peur des mots), il profitait à fond de sa supériorité. Méchant comme une teigne et roué comme une pie (pareil j’adapte, en bon salvadorien j’aurais dit méchant comme une mouche des sables et roué comme un zanate). Heureusement parfois le maître me défendait en y ajustant un bon coup de bâton, mais ça ne l’a jamais empêchée de récidiver, cette andouille.

D’ailleurs en parlant du maître faudrait peut-être qu’ils songe à descendre de ses vagues (qui sont nulles et irrégulières, soit dit en passant), je n’aime vraiment pas la gueule de cette marée. Voilà, tu prends celle-là, surfeista, et tu t’en vas. Parfait, il écoute son Roi.

Je me suis donc fait maltraiter par un laquais durant plusieurs mois (moi le Roi !). Heureusement qu’il dormait tout le temps, ça m’offrait l’occasion de petites revanches : lui vider sa gamelle, baver dans son eau, lui mordre la queue (dans ce cas là il fallait au préalable  avoir identifié un lieu de replis sûr et stratégique, comme entre les jambes du maître par exemple). Tout  à son égo démesuré, le bête ne se rendait pas compte que je gagnais chaque jour en force et en ruse. Le régime croquettes, bernard-l’hermite (durs à choper mais quand tu arrives à les sortir de leur carapace, quel régal !) plus jeux de coco à gogo est le meilleur du monde, admirez le résultat. Taillé comme un roc, rapide comme un faucon, puissant comme un bœuf, je suis. Alors que l’autre était gras et mou, à peine bon à chasser les souris (ce n’est pas parce que je n’arrive pas à les attraper que je méprise ces bestioles,  c’est juste parce qu’elles ne valent pas la peine de s’y intéresser). Un jour que je lui courais après, je me suis rendu compte que j’étais en passe de devenir bien plus grand et plus rapide que l’étron angora.

Tout comme cette marée est  bien plus grande et plus rapide qu’elle ne devrait. Je vais aller japper les touristes, je ne préfère pas qu’ils restent ici, y’a danger. Un Roi se doit de prendre soin de ses sujets. Ha ils se lèvent d’eux même, ils sont vifs ceux-là.

Ca me coupe dans mon histoire toutes ces interruptions. Bon. Un jour que le maître était parti faire la fête à la capitale pour un week-end prolongé, le vilain a fait sa connerie de trop. Alors que je siestais bien tranquillement près du bar, l’horrible a pris son élan et s’est jeté sur moi du haut de celui-ci, toutes griffes dehors. Réveil brutal pour le Roi endormi.

Nom d’une coco ! C’est une vague ça, le mur énorme que je vois à l’horizon ? Hé bé, j’ai bien fait de faire place nette. Plus une mouette sur la plage, j’aime mieux ça. Si je me la prenais endormi sur la truffe, mon sursaut serait pareil à celui que j’ai eu en ce jour néfaste.

Un bond de deux mètres. Humilié. Et très en colère. Chat immonde.

Cette vague va chercher dans les huit ou dix mètres. Elle va tout ravager sur son passage. Qu’elle est belle, qu’elle est majestueuse ! Je suis fasciné. Je sais que je ferais mieux de vider les lieux à mon tour mais je ne parviens pas à en détacher mon regard. Elle se rapproche dangereusement. Elle va déferler… Vite, fuyons !

C’est un peu fort ça : me voilà qui court pour échapper à cette vague comme le pleutre s’enfuyait devant moi, en une pathétique tentative de se soustraire à mon juste courroux. En espérant que ça se termine mieux pour moi que ça n’a été le cas pour lui. Je me suis un peu trop emporté, faut dire.

Hoho, la barrière est fermée, va falloir que je la saute. Il ne croit quand même pas que ça va empêcher plusieurs tonnes de flotte de lui ravager son beau jardin à deux pas de la plage, une pauvre barrière ? Allez, saut dans trois, deux, un… Wouf, je suis passé. Je suis vraiment le meilleur.  Soulagement. Arf, la vague aussi est passée. Je l’entends, je la sens derrière moi. J’ai perdu quelques précieuses secondes.

Je sens son souffle à mes trousses comme le vil sentait mon haleine lui brûler le pelage. Je l’ai rattrapé comme elle me rattrape. Choppé par le jarret. Lui, moi, c’est pareil, tout se confond.

La tempête furieuse de ma rage le happe, l’immobilise, le secoue en tous sens.

La vague m’emporte, me retourne, me noie. Je ne distingue plus le ciel du sol.

Aveuglé par ma colère, je lui broie la trachée de mes canines bien acérées.

L’eau dissimule mon environnement, s’infiltre dans ma truffe, dans ma gueule, dans mes voies respiratoires.  Enfin, après avoir ravagé plus de cinquante mètres de côte, elle se calme.

Je reprends mes esprits, desserre mon emprise sur sa gorge, je le laisse filer.

Elle relâche son étreinte, entame doucement son reflux.

Il fuit dans un buisson, quelques gouttelettes de sang balisant tragiquement son chemin. J’y suis allé vraiment trop fort, sans même m’en rendre compte. Après plusieurs heures d’agonie, il a rendu l’âme. C’est la boulette. Boulette inconsciente, mais boulette tout de même.

Moi je tousse, je crache, je crains que mon règne s’achève dans cet amas de boue, de sable, de cailloux, de morceaux de bois, de meubles déchiquetés. Un capharnaüm indescriptible m’entoure.

A son retour, le maître m’a administré une magistrale correction qui m’a laissé à moitié mort. Privé de coco pendant plusieurs mois, de surcroît. Il n’a jamais compris qu’il s’agissait de légitime défense ! Griffes contre crocs, à armes égales.

J’entends sa voix, il m’appelle. La vague m’a lessivé, je n’ai pas la force de me relever. Il m’aperçoit, il vient vers moi, me prend  dans ses longs bras maigres malgré mes trente-cinq kilos détrempés, et m’emporte loin de l’eau, hors de portée de la réplique. Sa propriété est retournée, même le frigo a grillé, le village est sens dessus-dessous, la vague a touché au total plus de trois mille kilomètres de côte, mais c’est vers moi que vont ses premières pensées. Joie, le maître m’aime. Il a fini par me pardonner. Je remue vaillamment la queue pour lui montrer ma gratitude, puis je m’effondre la truffe sur une coco égarée, assommé par la fatigue et l’émotion.

 

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